Archiver le hip-hop pour mieux le transmettre

Eugène Christophe Njock Belomo, Moncef Zebiri 

Comment faire trace des danses hip-hop ? En décembre 2025, les professionnels des danses hip-hop se sont réunis à l’occasion d’un colloque international, « Faire connaissances : les danses hip-hop, terrains de recherche et d’invention », organisé par le CN D à La Villette. CN D Magazine a rencontré le chercheur camerounais Eugène Christophe Njock Belomo, qui exposait sa recherche, et le chorégraphe français Moncef Zebiri, directeur du CCN de Rillieux-la-Pape, présent dans l’assemblée. Bien que situés sur deux continents différents, tous deux soulignent l’importance des archives pour transmettre leurs pratiques aux jeunes générations. 

cours de hip-hop © Marc Domage

« Tout se transmettait par le corps », Eugène Christophe Njock Belomo 

« Entre 1980 et 1996, c’était l’époque de la “old school”, ou encore des “conservateurs”, avec des crews très puissants aux styles pluridisciplinaires. En Afrique centrale, mon terrain de recherche [son intervention le 5 décembre portait sur les « Modes de transmission et les besoins d’archive du narratif des danses hip-hop en Afrique centrale »], tout se transmettait par le corps, par la voix et dans la rue. Il y avait aussi l’émission française H.I.P. H.O.P. sur TF1 – une référence chez nous aussi – et les vidéocassettes ramenées de l’étranger. Les crews, à la fois écoles de danse, de vie, étaient des communautés de pratique multifonctionnelles, presque déjà des institutions culturelles, où l’on apprenait les métiers connexes à la danse, tel le dj-ing ou le montage vidéo. Le narratif de ces premières années comprend beaucoup d’histoires collectives mythiques ou imaginaires, sans véritable traçabilité. Il en reste une histoire fragmentée. Le croisement des données et leur centralisation sont compliqués en raison de la division géographique du pays en dix régions, mais aussi du départ de certains danseurs vers un avenir meilleur en Occident, ou de leur reconversion professionnelle. Ma démarche méthodologique s’appuie donc sur ma propre “observation participante”, étant d’abord danseur de popping, de krump et de house que je pratique depuis quinze ans, ainsi que sur les témoignages oraux de breakeurs des groupes “historiques”. Collecter et archiver est un impératif éthique. Ne serait-ce que pour valoriser des pionniers dont le talent n’a rien à envier à celui de leurs homologues en France ou aux États-Unis, et pour inspirer la nouvelle génération ! » 

« C’est aux danseurs de s’emparer de leur histoire », Moncef Zebiri 

« Le 21 mai j’organise un battle international sur le parvis de l’Opéra de Lyon, où s’est formée toute une génération de breakeurs, ainsi qu’une conférence sur l’histoire de ce lieu. En préparant l’événement, j’ai fait des recherches sur le site de l’INA et j’ai découvert des pépites. Lorsque je faisais partie des Pockemon [le Pockemon crew est un groupe historique de break lyonnais né dans les années 2000 ndlr.], nous n’avions jamais eu cette curiosité ; pourtant c’est d’abord aux danseurs de s’emparer de leur histoire. Il n’existe pas encore de véritable travail patrimonial sur les pièces hip-hop, et la notion de répertoire est inexistante. Or certaines sont des repères majeurs, par exemple Récital de Mourad Merzouki [créé en 1998 ndlr.]. Ces œuvres intéressent la nouvelle génération, qui souhaite les reprendre. Pourquoi, d’ailleurs, ne pas les noter à l’image de ce qui est fait pour la danse classique ou contemporaine ? Plus il y aura de travaux sur les formes “authentiques”, moins il y aura sur scène de transformations inutiles de nos esthétiques. Par ailleurs, en théorisant notre pratique et en la traduisant selon les codes en vigueur, la recherche joue un rôle utile de médiateur entre nous et les institutions – à condition que nos danses demeurent fidèles à leurs origines ! » 

Propos recueillis par Isabelle Calabre 

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